L’ORGUE MYSTIQUE

Avant de se pencher sur l’œuvre de « l’orgue –Mystique », il faut rappeler le contexte dans lequel cette monumentale œuvre a vu le jour. Les années 1920-1930 sont marquées en France par un grand essor en ce qui concerne la musique d’orgue et un bouleversement profond de la musique sacrée suite au Motu Proprio de Pie X, paru le 25 avril 1904. Désireux en effet de rompre avec la médiocrité musicale et liturgique, alors très proche de la musique de salon et d’opéra, le pape Pie X souhaite rétablir la dignité de la musique liturgique, enracinée dans la tradition. Il impose le grégorien, restauré par Solesmes, milite pour la participation musicale des fidèles et redonne une place d’honneur à l’orgue en invitant les compositeurs-organistes à composer autour du grégorien. Paris jouissait alors d’une réputation internationale concernant l’excellence de la facture d’orgue et de l’enseignement de l’orgue et de la musique (Schola Cantorum, Conservatoire). Cependant beaucoup d’églises parisiennes, tout en possédant des orgues monumentaux et des organistes réputés, avaient un esprit liturgique très pauvre. A Ste-Clotilde, Tournemire hérita d’un riche passé musical à travers l’engagement de César Franck, Théodore Dubois, Gabriel Pierné et Maurice Emmanuel.
Maurice Emmanuel, Maître de Chapelle de la Basilique de 1904 à 1907, essaya de réformer grandement la musique religieuse à Ste- Clotilde et laissa un important travail de recherches autour du chant grégorien (appelé aussi « Plain-Chant »). A l’inverse de Solesmes, il chercha à restituer les rythmes et les formules d’origine à travers d’importants travaux de sémiologie. Dès lors, Ste- Clotilde devint un haut lieu musical et liturgique. Fervent catholique, Tournemire considérait que son travail d’organiste était intimement lié à la liturgie. Les improvisations exécutées durant la messe par Tournemire étaient toujours en rapport étroit avec le Propre grégorien du dimanche. Inspiré par ses improvisations et également pionnier de la restauration du chant grégorien, ce fut Joseph Bonnet (organiste à St- Eustache et Oblat Bénédictin à Solesmes) qui incita Tournemire à composer pour la liturgie. Le résultat sera une œuvre qui, par son volume et sa profondeur, constituera un monument de la littérature d’orgue: « L’Orgue Mystique ». Jamais encore, dans l’histoire de la musique d’orgue, le chant grégorien n’avait été traité à une échelle aussi vaste. Le corpus se compose de 51 offices composés autour du Propre grégorien des dimanches et fêtes tout au long de l’année liturgique. Chaque pièce dure approximativement 15 minutes et est composée de 5 parties : Prélude, Offertoire, Élévation, Communion et Final, celui-ci revêtant diverses formes musicales. L’office pour le Samedi Saint fait exception, il ne comporte que 3 parties. Lire plus

L’ORGUE MYSTIQUE

Avant de se pencher sur l’œuvre de « l’orgue –Mystique », il faut rappeler le contexte dans lequel cette monumentale œuvre a vu le jour. Les années 1920-1930 sont marquées en France par un grand essor en ce qui concerne la musique d’orgue et un bouleversement profond de la musique sacrée suite au Motu Proprio de Pie X, paru le 25 avril 1904. Désireux en effet de rompre avec la médiocrité musicale et liturgique, alors très proche de la musique de salon et d’opéra, le pape Pie X souhaite rétablir la dignité de la musique liturgique, enracinée dans la tradition. Il impose le grégorien, restauré par Solesmes, milite pour la participation musicale des fidèles et redonne une place d’honneur à l’orgue en invitant les compositeurs-organistes à composer autour du grégorien. Paris jouissait alors d’une réputation internationale concernant l’excellence de la facture d’orgue et de l’enseignement de l’orgue et de la musique (Schola Cantorum, Conservatoire). Cependant beaucoup d’églises parisiennes, tout en possédant des orgues monumentaux et des organistes réputés, avaient un esprit liturgique très pauvre. A Ste-Clotilde, Tournemire hérita d’un riche passé musical à travers l’engagement de César Franck, Théodore Dubois, Gabriel Pierné et Maurice Emmanuel. Maurice Emmanuel, Maître de Chapelle de la Basilique de 1904 à 1907, essaya de réformer grandement la musique religieuse à Ste-Clotilde et laissa un important travail de recherches autour du chant grégorien (appelé aussi « Plain-Chant »). A l’inverse de Solesmes, il chercha à restituer les rythmes et les formules d’origine à travers d’importants travaux de sémiologie. Dès lors, Ste- Clotilde devint un haut lieu musical et liturgique. Fervent catholique, Tournemire considérait que son travail d’organiste était intimement lié à la liturgie. Les improvisations exécutées durant la messe par Tournemire étaient toujours en rapport étroit avec le Propre grégorien du dimanche. Inspiré par ses improvisations et également pionnier de la restauration du chant grégorien, ce fut Joseph Bonnet (organiste à St- Eustache et Oblat Bénédictin à Solesmes) qui incita Tournemire à composer pour la liturgie. Le résultat sera une œuvre qui, par son volume et sa profondeur, constituera un monument de la littérature d’orgue: « L’Orgue Mystique ». Jamais encore, dans l’histoire de la musique d’orgue, le chant grégorien n’avait été traité à une échelle aussi vaste. Le corpus se compose de 51 offices composés autour du Propre grégorien des dimanches et fêtes tout au long de l’année liturgique. Chaque pièce dure approximativement 15 minutes et est composée de 5 parties : Prélude, Offertoire, Élévation, Communion et Final, celui-ci revêtant diverses formes musicales. L’office pour le Samedi Saint fait exception, il ne comporte que 3 parties. « L’Orgue Mystique » suit l’année liturgique (1) en trois cycles: le cycle de Noël, le cycle de Pâques et le cycle après Pentecôte. Conformément à la tradition de l’Eglise, l’orgue se tait les dimanches durant les périodes préparatoires de l’Avent et du Carême. (Seulement les dimanches de mi-carême « Laetare Jérusalem » et « Gaudete » ainsi que le 3ème dimanche de l’Avent furent inclus dans le corpus.) S’ajoutent au corpus, de nombreuses fêtes de l’Eglise (diverses fêtes mariales, l’Ascension, le Très Saint-Sacrement et la Toussaint). La composition de « l’Orgue Mystique » prit à Tournemire cinq ans (1927-1932) ; il dédia ces offices à un certain nombre de ses amis comme Maurice Duruflé, Joseph Bonnet, Alexandre Cellier, Daniel Lesur. Tournemire y crée une alliance entre le style symphonique, hérité de Franck, et la liturgie. Cependant à travers ses registrations et certaines formes de langage, il annonce la redécouverte des « maîtres anciens » comme Buxtehude, Frescobaldi, Couperin et l’avènement du mouvement de l’orgue « néo-classique ». Pour Tournemire le plain-chant grégorien représentait une source inépuisable de lignes splendides et mystérieuses. C’est pour cette raison qu’à partir de 1927 il rendit de fréquentes visites à l’abbaye de Solesmes, en guise de préparation à la composition de « l’Orgue Mystique ». Il se lia d’amitié avec Dom André Moquereau et Dom Eugène Cardine, éminents grégorianistes et sémiologues de Solesmes. Dans son œuvre, il se préoccupa également, des couleurs et de la registration, domaine où il fit de nombreuses recherches dans la musique ancienne de Frescobaldi, De Grigny et Buxtehude. Pour conclure nous pouvons citer les notes écrites par Olivier Messiaen (2) , à propos de ce chef-d’œuvre de la musique sacrée du XXème siècle : « L’Orgue mystique de Charles Tournemire a su [...] moderniser le plain-chant, adapter les harmonies debussystes et la polytonalité aux arabesques jubilantes des alléluias, dans un rythme souple, d'une étonnante actualité. Une telle œuvre est vraiment catholique, liturgique, vivante. C’est peut-être, à l'heure actuelle, le chef-d’œuvre de l'art sacré. ». Conclusion, en cette année jubilaire, souhaitons que cette œuvre magistrale puisse être (re)découverte et qu'elle puisse susciter à nouveau un vif regain d'intérêts auprès des mélomanes, des organistes et des liturgistes. Victor Weller 1 Notons que du temps de Tournemire, le cycle de l’année liturgique était bien différente de celle que nous connaissons depuis la réforme du calendrier liturgique, initiée par Jean XXIII. 2 Olivier Messiaen, in Technique de mon langage musical (Éditions Alphonse Leduc, 1944)